La conférence de Karine Madrigal :”Champollion et Young, une rivalité franco-anglaise dans l’aventure du déchiffrement des hiéroglyphes ?”

Conférence présentée le 08/11/22 à l’Hotel de Belmont, siège de l’UIAD par Karine Madrigal, égyptologue, chargée de l’étude du fond Champollion conservé aux Archives départementales de l’Isère.

En septembre 1822, Jean-François Champollion « tient son affaire » ! Il présente au monde savant, en séance publique à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres sa méthode de déchiffrement connue sous le nom de Lettre à M. Dacier. Lors de cette communication, les plus grands savants sont présents dont Thomas Young de passage à Paris.

Quelle fut la réaction de Thomas Young au moment de l’annonce de Jean-François Champollion ? Y avait-il une rivalité entre le savant français et le savant anglais ? La reprise de la documentation à sa source montre que tout n’est pas aussi tranché que ce que l’on a pu en dire et qu’il faut nuancer cette rivalité tant décrite par de nombreux auteurs.
À la fin du 18ème siècle, une rivalité franco-anglaise existe et prend pour décor la terre des pharaons. Bonaparte décide une expédition militaire en Égypte avec pour but de barrer la route des Indes aux Anglais. Le contingent militaire est accompagné d’une commission des Sciences et des Arts, un corps de 167 savants destiné à étudier la brillante civilisation égyptienne.

Au mois de juillet 1799 (probablement le 19), l’armée française découvre, en réalisant des travaux de renforcement dans le fort Julien situé sur le site de Rosette, une dalle comportant des inscriptions. Le découvreur, le lieutenant Bouchard, militaire et membre de la Commission des Sciences et des Arts réussit à lire la dernière partie du texte écrit en grec et comprend immédiatement que la stèle peut être importante pour la science. La partie grecque explique que le texte porté sur l’objet est un décret royal et qu’il est traduit en grec, en écriture démotique et en écriture hiéroglyphique. La découverte est annoncée dans les journaux comme le Courrier d’Égypte et il est décidé de transporter l’objet à l’Institut d’Égypte au Caire pour en faire des copies. Dès le printemps 1800, plusieurs de ces copies circulent en France et en Europe et servent de support de recherches pour les savants tentant de percer le mystère de l’écriture égyptienne. Lorsque le traité de paix est négocié entre les Français et les Anglais, la pierre de Rosette et l’un des enjeux de ce traité car pour les Anglais elle est le symbole de leur victoire sur les Français. Elle sera remise à l’Angleterre en 1802 et se trouve à l’heure actuelle au British Museum.

Parmi les savants qui s’intéressent à la pierre de Rosette et au déchiffrement des hiéroglyphes, deux figures se distinguent : Thomas Young et Jean-François Champollion. Avant eux, plusieurs savants se sont intéressés aux hiéroglyphes égyptiens. D’abord vus comme des signes ésotériques, il faut attendre le 17ème / 18ème pour que certains savants les étudient de façon plus scientifique. Et c’est sur ses conjectures, que nos deux savants vont s’appuyer pour  tenter de déchiffrer notamment les hiéroglyphes de la pierre de Rosette.
Thomas Young (1773-1829) et Jean-François Champollion (1790-1832) ont deux profils totalement différents.
Le premier est un médecin, physicien, mathématicien. C’est un polymathe (c’est-à-dire un génie universel ayant des connaissances approfondies dans le domaine des arts et des sciences) comme Léonard de Vinci, Isaac Newton etc. Il est connu pour ses travaux sur l’optique et sur la lumière ondulatoire. Issu d’une famille fortunée, c’est un enfant prodige (comme Champollion), capable de mémoriser
très jeune les auteurs classiques grecs et latins, de la poésie et de la littérature anglaise ou encore la Bible en hébreu.
À 41 ans, Young, qui est secrétaire de la Royale Society de Londres, rejoint le rang des savants qui se penchent sur la pierre de Rosette. Son approche est totalement différente de celle de Champollion. En 1819, Young publie un article dans l’Encyclopedia Britannica présentant sa compréhension du système hiéroglyphique ainsi que son travail sur la pierre de Rosette. Il se trompe sur certains éléments mais en identifie d’autres et notamment il repère les hiéroglyphes correspondant au nom du roi Ptolémée dans le texte grec.
Bien qu’il ait mis en évidence certains éléments cruciaux qui ont ouvert la voie du déchiffrement, Young abandonne ses travaux. Comme beaucoup d’autres savants de son époque, il est persuadé que l’écriture phonétique utilisée pour les noms grecs et romains était l’indice de l’introduction d’éléments étrangers dans un système égyptien exclusivement idéographique.

Quant à Champollion, il développe très tôt des facilités d’apprentissage des langues et se passionne pour les langues orientales comme le syriaque, l’hébreu, le chaldéen, l’arabe. Sur les conseils de son frère aîné Jacques-Jacques, Jean-François Champollion s’intéresse à la pierre de Rosette. Dans la même lignée que ses contemporains, il suit l’idée selon laquelle les signes hiéroglyphiques seraient passés, au cours du temps, de signes « idées » à des signes « sons ». Ils suivent tous en cela les préceptes de l’abbé Barthélémy qui avait réussi à déchiffrer le palmyrénien et le phénicien. Pour tenter de comprendre comment fonctionne le système hiéroglyphique égyptien, Champollion (Young avait eu la même démarche intellectuelle) s’intéresse à la partie médiane de la pierre de Rosette portant le texte en démotique, c’est-à-dire en écriture cursive égyptienne. Il repère tout comme Young avant lui, des signes qui sont manifestement les prototypes des lettres additionnelles de l’alphabet copte non issues du grec et servant à transcrire des sons propres à l’égyptien (l’alphabet copte est formé sur la base de l’alphabet grec auquel on a ajouté 7 signes démotiques, c’est-à-dire 7 signes égyptiens). Ces 7 sons seront appelés par Champollion des signes purs car provenant directement des égyptiens anciens.
Grâce à ses connaissances sur le démotique et en s’appuyant sur les travaux de Young, Champollion relie le cartouche de Ptolémée à sa version en grec sur la pierre de Rosette. Il fait de même avec le nom de Cléopâtre. Il en dégage un certain nombre de signes « son ». Il complète son « alphabet » en travaillant sur les autres noms d’époque grecque et romaine.

Dans la Lettre à M. Dacier, publiée en septembre 1822 et donnant la démarche intellectuelle du déchiffreur, Champollion dévoile la liste des hiéroglyphes phonétiques permettant de transcrire les noms des dirigeants grecs et romains. Sur ce point, la méthode employée correspond aux préceptes publiés par Jean Jacques Barthélemy. En présentant ces éléments, il explique que les noms des souverains étrangers étaient écrits phonétiquement. Une partie de ces valeurs phonétiques était déjà connue de la part de Young. Sur des relevés faits à Abou Simbel que l’architecte Huyot lui transmet, JFC se penche sur les groupes présents dans les cartouches. Ces noms royaux sont beaucoup plus anciens que ceux qu’il a étudiés auparavant. Il essaye d’appliquer la méthode précédente mais cela ne fonctionne pas. Donc pour les noms plus anciens et de souche égyptienne, une autre technique était utilisée que celle des signes phonétiques. C’est sa connaissance du copte qui va l’aider à comprendre que les hiéroglyphes peuvent être à la fois phonétiques et idéographiques. Et surtout, il peut confirmer son idée que depuis les époques anciennes les Égyptiens ont utilisé les deux types de signes, phonétique et idéographique. C’est une avancée cruciale. Bien qu’il ne dévoile pas encore totalement ses découvertes lorsqu’il présente sa Lettre à M. Dacier en 1822, il a déjà compris que les lettres que nous appelons unilitères existaient depuis l’origine et servaient de clef de lecture des mots de la langue égyptienne… C’est une bombe, c’est un blasphème académique !
Champollion compare ces compléments phonétiques aux clefs de lecture qui existent en chinois. En fait, cette idée révolutionnaire n’est pas totalement nouvelle. Déjà, Joseph de Guignes, qui croyait que la Chine avait été une colonie égyptienne, supposait que « Les Égyptiens ont donné aux Chinois tout leur système d’écriture, car les signes de ce dernier sont en partie hiéroglyphiques et en partie alphabétiques. » Champollion explique clairement ses théories dans son Précis du système hiéroglyphique des Anciens Égyptiens, publié en 1824.

La grande découverte de Champollion, sa révélation révolutionnaire qui a frappé les savants de son époque, qui était inconcevable pour la plupart de ses contemporains, c’est l’existence de signes phonétiques constitutifs du système hiéroglyphique dès les débuts de l’écriture égyptienne ! La première réaction de Thomas Young en est le témoin. En effet, dans sa publication de 1823, An account of some recent discoveries in hieroglyphical literature, and egyptian antiquities including the author’s original alphabet, as extended by Mr.Champollion, with a translation of five unpublished greek and egyptian manuscripts, ce dernier cautionne la valeur phonétique proposée par Champollion à ses signes alphabétiques. Cependant, il écrit clairement, qu’il ne croit pas à sa théorie concernant leur usage dès les époques anciennes. Il est persuadé que les études postérieures du jeune chercheur le pousseront à revenir à des théories plus sérieuses. Pourtant, il changera lentement d’avis, pour finir par se rapprocher du point de vue de Champollion.

En 1822, les compétiteurs de Champollion ne pouvaient que reconnaître ses progrès et pour autant cette compétition engendra des tensions. Les lettres de Silvestre de Sacy écrites à Jacques-Joseph Champollion-Figeac ainsi qu’à Thomas Young en sont les témoins. Il écrit au frère aîné du déchiffreur en 1810 : « Je suis sensible au souvenir de Mr Votre Frère et je l’engage à ne point abandonner la littérature orientale ; mais je ne pense pas qu’il doive s’attacher au déchiffrement de l’inscription de Rosette. Le succès dans ces sortes de recherches est plutôt l’effet d’une heureuse combinaison de circonstances que celui d’un travail opiniâtre que met quelque fois dans le cas de prendre des illusions pour des réalités. » Et à Thomas Young en 1815 : « Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas trop communiquer vos découvertes à M. Champollion. Il se pourrait faire qu’il prétendit ensuite à la priorité. Il cherche en plusieurs endroits son ouvrage à faire croire qu’il a découvert beaucoup de mots de l’inscription de Rosette. J’ai bien peur que ce ne soit là que du charlatanisme. J’ajoute même que j’ai de fortes raisons de le penser. »

Comme les égyptologues le font régulièrement remarquer, Champollion le Jeune ne cite pas toujours la part qu’il tient de ses collègues. Thomas Young eut certainement le sentiment que Champollion avait minimisé son apport au déchiffrement …. Et ce n’était pas totalement faux ! Il écrira d’ailleurs à M. Hamilton le 29 septembre 1822 après avoir assisté à la démonstration de Champollion à l’Institut à Paris : « J’ai trouvé ici, ou plutôt retrouvé, M. Champollion le Jeune, qui a vécu pour l’inscription de Rosette durant ces dix dernières années et qui vient de faire quelques avancées dans la littérature égyptienne qui paraissent vraiment gigantesques. On peut dire qu’il a trouvé en Angleterre la clef qui lui a permis d’ouvrir la porte et on constate souvent que c’est le premier pas qui coûte : mais s’il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si affreusement rouillée qu’aucun bras normal n’aurait eu assez de force pour la tourner. »

En 1824, dans son introduction du Précis hiéroglyphique Champollion reconnait les avancées de Young. Il écrit également dans l’introduction de sa grammaire égyptienne que « ce savant apporta dans l’examen comparatif des trois textes du monument de Rosette, un esprit de méthode éminemment exercé aux plus hautes spéculations des sciences physiques et mathématiques …. »
Une lettre de Young à Champollion après 1822 montre qu’il lui fournit des éléments égyptologiques. Donc, au-delà de quelques frictions, les deux savants correspondaient de façon amicale. Champollion écrivit en 1814 à la Royal Society de Londres pour avoir confirmation de quelques passages de la pierre de Rosette et c’est Young qui lui répondit. Donc nous pouvons constater qu’il n’y avait pas de rivalité franco-anglaise entre les deux savants mais plutôt une rivalité intellectuelle qui permit d’ouvrir la voie du déchiffrement. Thomas Young apporta une belle contribution scientifique sur laquelle Champollion put s’appuyer pour décrypter les hiéroglyphes égyptiens. Aujourd’hui il est incontestable que Champollion est LE déchiffreur.
Mais les théories de Champollion ne firent pas immédiatement l’unanimité. Certains contestèrent vigoureusement, d’autres persistèrent à prendre des directions opposées. Les inimitiés envers Champollion donnaient lieu régulièrement à des attaques de la part de ses détracteurs. Parmi eux nous pouvons citer Goulianov, Spohn, Klaproth, Seyffart etc. Mais, il semble que Young n’en faisait pas partie …… À l’inverse, Jean-François Champollion qui aimait bien affubler ses détracteurs de surnoms sarcastiques, n’en donna jamais à Thomas Young.

Retrouvez en replay le documentaire “Dans le secret des Hiéroglyphes” diffusé le 08/10/2022 sur Arte. Karine Madrigal en était la conseillère scientifique.

 

https://www.arte.tv/fr/videos/104380-000-A/dans-le-secret-des-hieroglyphes/

Une réflexion sur “La conférence de Karine Madrigal :”Champollion et Young, une rivalité franco-anglaise dans l’aventure du déchiffrement des hiéroglyphes ?”

  • 16 décembre 2022 à 14h28
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